Fabrizio Butera[1] constate que, si la note peut être utilisée de manière formative, c’est loin d’être le cas aujourd’hui, car elle est essentiellement normative, « basée sur la comparaison des élèves, qui se manifeste sous forme d’un jugement et permet de mettre en évidence la performance relative des élèves et des étudiants. »

Il estime que ce type de notation est ancrée dans les écoles élitistes car elle convient bien aux professeurs et au système en raison de quatre présupposés, les « quatre M » que constituent « la Mesure, le Marché, le Mérite et la Motivation. »

Premier présupposé : la « Mesure ». La note permettrait de mesurer simplement et clairement les apprentissages. Il s’agit bien d’un présupposé car c’est une illusion. La réalité, continue Fabrizio Butera, c’est que « les notes mesurent la performance et non l’apprentissage ». La note rend compte du résultat à une épreuve donnée et non pas de l’évolution des résultats entre les deux épreuves.

Second présupposé ou illusion professorale : le marché ! La société est compétitive, nous devons préparer nos élèves à pouvoir affronter (et gagner) ce système de punitions et de récompenses qu’ils rencontreront au cours de leur carrière professionnelle. Fabrizio Butera rappelle opportunément que « l’incitation à la compétition amène à apprendre moins que ce que l’on pourrait et à développer des comportements antisociaux », comme la triche ou la rétention d’information (pour pénaliser ses camarades). La compétition à l’école conduit à la malhonnêteté intellectuelle. Dans un système où c’est « marche où crève », on ne collabore qu’avec le système. Pas avec ses pairs qui sont des concurrents pour les rares places éligibles. 

Un petit mot sur la « triche ». Elle s’apprend très tôt, dès le tout début de la première année d’école primaire. Elle est la résultante des pratiques professorales et de la pression qu’elles mettent sur les enfants et sur les familles qui la répercutent. La triche est en fait un « moyen adaptatif de survivre à la pression de devoir réussir en surpassant les autres ». L’élève n’étudie plus pour apprendre, mais pour avoir des points… et des points supérieurs à une majorité des autres élèves. Une affirmation que semblent confirmer les professeurs, même dans le supérieur : « La notation en classe préparatoire relève du ‘tri’ et non de ‘l’évaluation’, d’ailleurs les élèves ne viennent plus quand la dernière note est tombée » regrette Nicolas Truong[2].

Troisième idée préconçue : le Mérite. Selon les professeurs, la note ferait avancer les élèves en fonction de leurs résultats et non en fonction d’autres considérations comme l’origine sociale. En d’autres termes, comme professeur, je suis juste et je ne pratique pas de sélection sur base de l’origine, de ma sympathie, du comportement de mes élèves ou des ‘dys’-parités de mes élèves ? Le problème, c’est que les notes réintroduisent surtout des inégalités. En effet, et cela a largement été démontré, les savoirs et savoir-faire dépendent prioritairement du milieu d’origine de l’élève. « Les groupes sociaux défavorisés sont entravés par des facteurs tangibles, comme l’accès aux ressources, et des facteurs symboliques, comme les stéréotypes dont ils sont affublés ».

Quatrième et dernière (dés)illusion, le présupposé de la Motivation. Au mieux, la note enthousiasmerait les élèves, ou au pire, les motiverait. Jolie justification de ce pouvoir que s’arrogent les professeurs, celui de la « carotte et du bâton ». Cela motive peut-être les élèves, répond l’auteur, mais à quoi ? La note augmente en effet « le but de performance-évitement » qui est le désir de ne pas réussir moins bien que les autres, mais au détriment du « but de performance-approche » qui est, lui, ledésir de réussir mieux que les autres. Une motivation aussi peu ambitieuse n’est certainement pas un vecteur d’émulation entre les élèves.

Enfin, au bout de cette énumération de présupposés, Fabrizio Butera conclut par ce qui a été démontré depuis des décennies : tout ceci produit surtout un cinquième M : la Menace.

En effet, la note « menace le sentiment de compétence de soi » prioritairement pour les élèves ayant une histoire d’échec scolaire ou de mauvais résultats. « Même les bons élèves sont menacés et baissent dans leurs résultats dès lors qu’ils sont confrontés à un échec. ». La preuve en est que les bonnes notes sont relativement rares. Elles ont pour but de ne former que les élèves supposés les « meilleurs », donc de sélectionner.

La note est une menace pour les élèves, qu’ils soient injustement étiquetés comme « bons » ou « médiocres ». Cette note, celle de ce professeur qu’ils ne sentent pas et qui, le prenant de très haut, les juge incapables ou fainéants, a des conséquences considérables pour leur avenir. « Tant que les notes seront utilisées, dans la grande majorité des cas, pour rendre visibles les différences entre élèves, les comparer et in fine faciliter le processus de sélection, elles ne produiront que de la menace et des réactions de ‘survie’ scolaire ».

Outre que c’est un système simple et non fatiguant à mettre en place, les professeurs tiennent à la note car elle a trois fonctions qui les arrangent plutôt bien, et que nous avons déjà effleurées ci-avant :

  1. Il leur permet de récompenser ou de punir les élèves pour leur travail et leur comportement scolaire (voir les notes de « conduite ») ;
  2. Il leur permet d’établir une comparaison entre les élèves, imaginant – à tort, mais les doxas ont la vie dure dans les salles de profs – susciter l’émulation ;
  3. Il renseigne les parents et la hiérarchie scolaire et les collègues sur les « mérites » ou les « démérites » de chaque élève et permet ainsi les sanctions (prix, félicitations, blâmes, passage dans la classe supérieure = félicitations, redoublement ou orientations = punitions)

L’élève qui veut réussir devra obligatoirement adopter une attitude qui réponde aux attentes du maître, ce qui est bien pratique pour assurer l’ordre de la classe.


[1] Fabrizio Butera, La menace des notes, in Fabrizio Butera, Céline Buchs, Céline Darnon (dir.), L’évaluation une menace ? PUF, Paris, 2011.

[2] Nicolas Truong, Mathématiques et français : la théorie de la relativité, in Le Monde de l’éducation n°344, dossier « Que valent les notes ? », Février 2006.

Pin It on Pinterest

Share This