Conférence de presse de la plate-forme de lutte contre l’échec scolaire

Pacte d’excellence : Réussir le Tronc commun ! Oui mais comment ?

 

Jean-Pierre Coenen, Président de la Ligue des Droits de l’Enfant et de la Plate-forme de lutte contre l’échec scolaire.

Notre plate-forme est née le 1er septembre 2003, à l’initiative de la Ligue des Droits de l’Enfant. Nous venons donc de fêter ses quinze ans. Elle regroupe à la fois des associations luttant contre l’échec scolaire, les syndicats de l’enseignement et des académiques. C’est un espace à la fois de liberté démocratique – car personne n’est tenu de partager nécessairement toutes les idées des autres – et de partages d’informations, de combats collectifs et de dynamisme coopératif et pédagogique.

Son objectif était – et reste – de défendre le droit fondamental à l’éducation en Fédération Wallonie Bruxelles. Jamais, depuis que l’Ecole belge existe, les droits fondamentaux tels que définis dans la Déclaration des Droits de l’Homme et du citoyen de 1789, puis dans tous les textes lui découlant, dont la Convention internationale des Droits de l’Enfant (1989), ou des personnes – et donc des enfant – handicapés (2006), n’ont été respectés dans notre pays. C’est dire si nous avons près de deux siècles de retard à récupérer.

Les enfants qui entrent dans nos écoles ont la chance ou la malchance, selon qu’ils sont nés dans des milieux plus ou moins favorisés de se retrouver face à un système scolaire qui fabrique d’importantes inégalités sociales dont nous sommes les champions du monde, toutes catégories confondue. Pire : non contents de reproduire les inégalités sociales, l’Ecole les renforce ! Dans notre système scolaire, selon que vous êtes nés de « puissants » ou de « misérables », les jugements de cours d’écoles vous rendent gagnants ou corvéables… à merci.

La corrélation entre l’origine sociale et la relégation vers le technique et le professionnel a été largement démontrée, notamment par les associations autour de cette table. Depuis 20 ans, la relégation vers l’enseignement spécialisé ne cesse d’augmenter. Chaque année, ce sont près de 2000 enfants sans le moindre handicap autre que « social » qui sont orientés vers l’enseignement spécialisé, parce que ne possédant pas la langue de l’enseignement, ou ayant des difficultés scolaires dues à leur milieu social défavorisé.

Rappelons-nous qu’un jeune sur quatre sort de l’école sans pouvoir se servir de la lecture et sera illettré « pratique » durant toute sa vie, transmettant ces difficultés sociales à ses propres enfants. Selon l’OCDE, il faut cinq générations – soit une centaine d’années – pour sortir de la pauvreté. En condamnant les élèves d’aujourd’hui, notre système scolaire condamne aussi leurs arrières-arrières-arrières-arrières-petits-enfants. Soit des enfants qui naitront en… 2098 ! Ils ne sont pas encore nés de 80 ans, qu’ils sont déjà condamnés à être précarisés !

La majorité de nos élèves s’ennuient en classe, sans parler de ceux qui n’atteignent jamais la 5e secondaire. Ils sont entre 18 et 20 000 chaque année. 20 000 jeunes à sortir sans diplôme et donc, sans avenir dans une société où la compétition a remplacé la coopération. Cette coopération qui est au plus profond de nos gènes et qui a permis – et continue d’ailleurs –  à l’humanité de survivre.

Ceci va sans doute interpeller certains « penseurs de l’école », mais contrairement à ce que d’aucuns croient, l’Ecole n’est pas un Droit de l’Enfant.  C’est l’éducation  qui est un Droit ! Et ce droit implique, notamment que l’Etat – et donc son système scolaire « prépare l’enfant à assumer les responsabilités de la vie dans une société libre, dans un esprit de compréhension, de paix, de tolérance, d’égalité entre les sexes et d’amitié entre tous les peuples et groupes ethniques, nationaux et religieux, et avec les personnes d’origine autochtone  »

Cela implique de permettre aux jeunes qui sortent de l’école d’être des citoyens suffisamment formés et informés pour pouvoir jouer ce rôle de citoyens, ce qui nécessite une formation générale ambitieuse pour tout le monde. Dans tous les domaines d’apprentissage : en ce qui concerne la formation scientifique, la formation historique, économique, écologique, humaniste, etc.

Les sélections institutionnelles et leurs corollaires que sont les filières, sont clairement des sources d’inégalités. Ce n’est plus acceptable dans le cadre de la construction d’une école plus citoyenne. Pour répondre à ce défi, le Pacte pour un enseignement d’excellence, après moult débats plus partisans (ou idéologiques) que pédagogiques a décidé de proposer l’instauration d’un Tronc commun jusque 15 ans. Bref, le minimum politico-réticulaire (acceptable par le politique et les réseaux d’enseignement : pas par le monde associatif – et donc la société citoyenne).

Quitte à faire « avec », nous réclamons que ce tronc commun polytechnique en soit réellement un. Il n’y a pas d’apprentissage commun s’il n’y a pas d’apprentissage en commun. C’est la condition indispensable d’un réel tronc « commun ». C’est une rupture par rapport à toute l’organisation de notre système scolaire qui est organisé en quasi-marché.

Les écoles pilotes vont déposer leur Plan stratégique durant cette année scolaire. Pour elles, le tronc commun va débuter le lundi 2 septembre 2019. Actuellement, rien n’est prêt alors que l’enjeu est énorme.

Nous, associations citoyennes et syndicats de l’enseignement sommes vraiment très inquiets et nous tenons à le crier au Monde politique. L’avenir de l’école va se jouer dans les derniers mois de législature qui restent. Si l’on rate le coche – ou plutôt, si ceux et celles qui se prétendent « responsables » politiques nous font rater le coche – cela fera non seulement reculer notre système scolaire défaillant au rang des pays les moins développés, et enfoncera les familles les plus fragiles dans une extrême précarité pour cinq générations de plus !

Il est donc nécessaire de mettre en place les aménagements irraisonnables (qu’on arrête de nous bassiner avec ce qui serait raisonnable… et donc limité aux castes favorisées) dont notre système scolaire a besoin pour permettre aux cassés de l’Ecole d’accéder enfin à un véritable ascenseur social.

 

Fred Mawet, Secrétaire générale de CGé

Un an plus tard… où en est le Pacte, selon nous ?

 Jusqu’ici, rien n’est encore perdu mais rien n’est vraiment gagné non plus !

L’état du Pacte nous invite à la plus grande vigilance pour que son ambition se réalise bien à savoir : réduire les inégalités, arrêter de transformer les inégalités sociales en inégalités scolaires et mettre en place les conditions pour que TOUS les enfants apprennent.

Nos satisfactions…

On l’a beaucoup dit mais cela vaut la peine de le répéter : poser un vrai diagnostic partagé par tous les grands acteurs de l’école sur l’état de notre enseignement et décider d’y répondre par un train de mesures articulées et phasées sur 15 ans mérite d’être salué !

C’est une première en Belgique francophone et notre école en a bien besoin.

– Renforcer l’encadrement en maternelle,

– réformer en profondeur la formation des enseignants,

– mettre en place un tronc commun polytechnique et troquer les multiples évaluations certificatives contre un processus permanent d’évaluation formative,

– supprimer le redoublement et mettre en place des mécanismes de différenciation pédagogique au sein de la classe,

– mettre en place des relations plus étroites entre le pouvoir régulateur et chaque école autour de la réalisation d’un plan de pilotage qui parte du diagnostic de ce que l’école est (sa composition en termes d’élèves et d’enseignants) et produit (réussites, échecs, redoublement, absentéisme, etc) pour chercher avec elle à améliorer ses résultats,

et arriver à la gratuité réelle de l’enseignement obligatoire sont autant de mesures qui vont dans le bon sens mais qui sont – presque toutes – encore à l’état de projets ou de décrets tout juste votés et qui restent à concrétiser.

Et nos inquiétudes !

Confirmez-nous et dites publiquement que l’Enseignement obligatoire ne pourra plus servir à sélectionner !

Sommes-nous vraiment tous d’accord sur le fait que ce que nous voulons faire, c’est, à l’instar, de toute une série d’autres pays, confier une autre mission à l’enseignement obligatoire, de 3 à 15 ans : c’est en finir avec un fonctionnement qui sélectionne prématurément et relègue massivement (vers l’enseignement spécialisé et vers l’enseignement professionnel) pour lui demander de faire maîtriser réellement par tous les élèves les savoirs de base et les connaissances nécessaires à la compréhension du monde ?

Si oui, quand nous traverserons les difficultés prévisibles de mise en oeuvre de tels changements, cela devra nous amener à questionner/ajuster/modifier nos façons de procéder jusqu’à atteinte de l’objectif, et pas à en changer sous prétexte qu’on n’y arrive pas tout de suite.

Ne lâchez pas sur les mesures devant servir à réduire la concurrence entre les écoles !

On le sait, la concurrence pousse à la sélection des élèves.

Est-ce que la nouvelle gouvernance (avec les plans de pilotage et l’appel à concertation entre écoles d’une même zone) va suffire pour réduire progressivement la concurrence entre les écoles ? Comment allons-nous faire changer la culture des directions, des enseignants et des parents qui pensent que chaque école doit se distinguer ?

Soignez la qualité et l’intelligence des relations entre l’Etat (pouvoir régulateur) et les écoles au travers des plans de pilotage : le défi est d’arriver à sortir des relations de contrôle technocratique qui ne vont rien apporter de bon pour entrer dans une culture de coopération respectueuse et exigeante qui s’attaque aux biais de notre système scolaire et le tire vers le haut.

Cela ne se fera pas sans associer étroitement les enseignants qui devront avoir le temps et le soutien nécessaire pour qu’ils puissent effectuer cette révolution attendue de leurs pratiques. Cette révolution ne se fera pas contre eux ni malgré eux, seulement par eux mais pas tous seuls.

Ne passez pas à côté de l’enjeu de réécriture des référentiels !

Certes, il fallait les revoir parce que la société évolue et donc ce qu’on doit enseigner aussi.

Mais dans la perspective du tronc commun, il est surtout indispensable de resserrer les contenus autour de l’essentiel qui doit être réellement maitrisé par tous à 15 ans : actuellement, on enseigne trop, trop tôt et donc mal. Il faut donc sabrer dans des contenus qui n’ont pas à être enseignés dans le tronc commun. Et il faudra faire de la place aux savoirs polytechniques auxquels tous goûteront. Il ne s’agit donc pas d’additionner des listes de contenus demandés par les uns et les autres qui participent aux groupes de travail référentiels ni de mettre en avant des logiques corporatistes disciplinaires mais d’arbitrer sur les concepts que nous voulons que nos jeunes élèves citoyens maitrisent à 15 ans.

Est-ce que c’est bien ce qui est en train de se passer dans la réforme des référentiels ?

Le temps du politique et le temps de l’école sont incompatibles !

Réussir un train de réformes ambitieux nécessite du temps, beaucoup de temps…

Entendre le MR s’opposer à l’idée de tronc commun et Benoit Lutgen répondre qu’on évaluera d’ici 2 ou 3 ans (si ?… si il faut poursuivre ou pas dans cette voie ?) est très inquiétant.

Cela ne nous donne pas confiance dans le fait que le monde politique a compris et respectera cette échéance de quinze ans de continuité politique, quelle que soit la nouvelle conjoncture d’après élection. Si tel n’était pas le cas, ces réformes seraient vouées à l’échec et augmenteraient encore le chaos de l’enseignement en CFWB plutôt que d’améliorer la situation.

L’enseignement est trop important pour être pris en otage par le politique et ne peut être le ring de boxe sur lequel ils arbitrent leurs désaccords.

 

Jean-Pierre Kerckhofs, Président de l’APED – Appel Pour une Ecole Démocratique

Un des objectifs affichés du Pacte d’Excellence est d’assurer un enseignement plus égalitaire. Pour cela, des réformes structurelles sont nécessaires à défaut d’être suffisantes.

Mixité sociale

Il est notamment impératif d’assurer une plus grande mixité sociale. Ce qui implique davantage de régulation de l’affectation des élèves. Une tentative est en cours depuis quelques années en début de secondaire. Elle a le mérite d’exister et nous ne voudrions certainement pas que le « décret inscriptions » soit détricoté pour laisser place au libéralisme total et permettre le retour des passe-droits. Mais nous pensons qu’on a d’une certaine manière mis un peu la charrue avant les bœufs et qu’il est indispensable de réguler bien plus tôt dans le cursus scolaire soit dès le fondamental.

L’expérience et de nombreuses études (comparaisons internationales) montrent que la mixité sociale n’apparait jamais spontanément. Certainement pas dans une situation de marché scolaire. Réguler signifie donc s’attaquer aux effets de marché. Tout ce qui restreint la concurrence est une bonne chose en matière de scolarité. C’est au gouvernement à prendre ses responsabilités. En tout cas, il est certain qu’il est possible de faire beaucoup mieux. Une étude réalisée par le Girsef et l’Aped (1) a montré qu’à Bruxelles, en primaire, 21 % des écoles sont des « ghettos de pauvres » et 20% des « ghettos de riches ». Seuls 34 % des établissements peuvent être considérés comme socialement mixtes.

Et ici, il faut rappeler que la raison de cette ghettoïsation n’est pas d’abord celle des quartiers. L’étude précitée a montré que les élèves se déplacent en moyenne de plus de 1300 m pour se rendre à leur école. La distance maximale est de 12km ! 20 % des élèves sont scolarisés à plus de 2 km de leur domicile et plus de 6% à plus de 4 km. Ceci indique des déplacements importants dus à la fois à une stratégie mise en place par certains parents et à une politique de découragement d’inscription de certains types d’élèves par certaines écoles. L’étude en question a montré qu’il était techniquement possible de générer une situation où la majorité des élèves effectuent une distance plus courte qu’actuellement tout en ayant davantage de mixité. C’est donc possible et selon nous nécessaire.

Un vrai tronc commun

Une autre condition pour diminuer les inégalités est la mise en place d’un tronc commun (TC) de longue durée. Le Pacte d’excellence semble avancer dans cette direction. Encore faut-il s’assurer qu’il s’agira d’un vrai TC général et polytechnique. Il y a donc des conditions en termes de contenus. Les programmes seront-ils identiques ? N’y aura-t-il plus d’options ? Nous n’avons pas encore tous nos apaisements et il semble que différentes conceptions s’affrontent.

Un obstacle important est l’absence d’une séparation  entre le TC et la formation optionnelle ou qualifiante qui suit. En effet, si ce sont les mêmes établissements qui organisent la formation commune et puis le reste de la scolarité, il est clair qu’il ne pourra pas y avoir un vrai TC. Car les choix des établissements se feront en fonction de ce qui s’organise ensuite. Si je veux que mon enfant soit plombier, je le mets dans une école qui organise la plomberie. Si je veux qu’il aille à l’université, je choisis un établissement (si possible réputé) qui organise du Général. D’une part il y aura un problème par rapport à la mixité car les projections ne sont pas les mêmes en fonction de l’origine sociale. On maintiendra donc des ghettos. D’autre part, l’interprétation des programmes des différents établissements ne sera pas la même en fonction de ce qui suit le TC. Une césure entre la fin du TC et le reste de la scolarité nous semble donc nécessaire. Cette césure devrait permettre d’en éviter une autre qui se déroule actuellement en amont, celle qui sévit entre le primaire et le secondaire. Pour nous, idéalement, il faudrait une unité structurelle pendant toute la durée du TC et une séparation avec le reste de la scolarité obligatoire. Cette unité structurelle pouvant se décliner de différentes manières notamment entre les zones rurales et urbaines.

Nous voudrions donc interpeller le gouvernement sur les points suivants :

Comment comptez-vous faire fonctionner un TC alors qu’il existe actuellement une réelle rupture entre le primaire et le secondaire ?

Actuellement, on assiste à de nombreux changements d’écoles dans le fondamental et le secondaire inférieur. Comment comptez-vous diminuer drastiquement le nombre de ces changements ?

Comment allez-vous vous y prendre pour assurer la mixité sociale nécessaire dans le TC ? 

  • : Peut-on concilier proximité et mixité sociale ?, Bernard Delvaux et Nico Hirtt, Les Cahiers du Girsef, février 2017

 

 

Claude Prignon, CGé – Changements pour l’égalité

Pas seulement une régulation  … un Tronc Commun de qualité

Il ne suffit pas d’accueillir tous les élèves, d’assurer, dans chaque école, une mixité sociale en première année de l’enseignement fondamental pour qu’elle existe encore en sixième année.

Il ne suffit pas d’un décret inscription pour que la mixité sociale qui aujourd’hui, est corrigée à la marge en première année du secondaire, reste de mise au-delà du premier degré.

La question est « comment s’assurer que cette mixité sociale soit possible tout au long du tronc commun » ?

Nous sommes bien tous d’accord qu’il s’agit, pour les enseignants, de se mettre concrètement en situation de faire apprendre tous les enfants.

Pas besoin de rappeler que ce choix implique une attention particulière des enseignants aux enfants qui n’ont pas la culture de l’école comme culture familiale.

Les travaux de Bernard Lahire montrent la nécessité de revisiter la manière d’enseigner, pour que cet enseignement permette, aussi aux élèves des familles populaires, de s’approprier les savoirs et les savoir-faire que l’école a comme rôle de leur faire acquérir. Pour leur permettre de prendre leur place dans la ville, dans leur vie de citoyen et de travailleur.

Que les enseignants organisent de la remédiation, oui, mais durant le temps de classe, pas en installant des filières hiérarchisées, pas en excluant, en mettant sur le côté…

Que les enseignants acquièrent les méthodologies nécessaires pour aborder les savoirs scolaires, aussi avec les enfants les plus éloignés de la culture scolaire.

Un vrai Tronc Commun, donc.

Plutôt que de contrôler les comportements des jeunes en classe sur base de normes pré-définies qui aboutissent à une exclusion de la classe voire de l’école, construire ensemble, en groupe classe, les conditions d’un accès à l’apprentissage de tous, conditions basées sur le respect des uns et des autres.

« Prendre les jeunes au sérieux » plutôt que les prendre au mot.

Bref, donner à l’enseignant une place de garant des apprentissages et des conditions qui les permettent.

Et cela nous renvoie à l’évaluation : en finir avec des évaluations certificatives successives qui classent, inquiètent, découragent, entraînent, sans nuance, la réussite ou l’échec (et donc le redoublement) et développer les évaluations formatives qui informent, avec nuances, l’élève de là où il en est dans son apprentissage et l’enseignant sur les capacités acquises et sur celles qui lui restent à faire acquérir par l’élève.

L’évaluation formative informe de ce qui permet à cet élève-là d’avancer et de ce qui le met en difficulté ou reste une difficulté à dépasser.

Un Tronc Commun de qualité nécessite avant tout, vous l’aurez compris, que les enseignants puissent être des praticiens chercheurs, qu’ils puissent se former tant au relationnel qu’à la didactique ou aux méthodologies appropriés à tous les enfants. Que ce temps leur soit accordé et cela, le plus tôt possible …

Sommes-nous bien en chemin vers cela ?

 

 

Joseph THONON, Président communautaire de la CGSP-Enseignement

Un refinancement de la Communauté française pour assurer   la gratuité scolaire est essentiel pour des raisons de justice sociale et de lutte contre la pauvreté.

La gratuité de l’enseignement et de son accès font partie des principes généraux garantis par des textes internationaux et la Constitution. (*)

Une enquête de la Ligue des familles de 2016 sur la gratuité montre que l’enseignement maternel est effectivement presque gratuit. Elle revient en moyenne à 280 euros par an, repas compris.  Cependant le poids du coût de la scolarité est toujours trop important pour certaines familles : plus d’un parent sur quatre a dû rogner sur son budget pour la scolarité de ses enfants.  De plus, il subsiste de grandes disparités d’une école à l’autre.  Il faudrait donc rendre plus précis le texte sur la gratuité en indiquant par exemple ce que l’on entend exactement par fournitures scolaires et ce, afin d’éviter des prises de liberté de certaines écoles et donc des traitements inégalitaires.

(*)

  • La Constitution belge stipule que l’accès à l’enseignement est gratuit jusqu’à la fin de l’enseignement obligatoire (article 24, § 3)
  • La loi du 25 novembre 1991 portant approbation de la Convention des Droits de l’Enfant réaffirme le droit de l’enfant à l’éducation, via un enseignement obligatoire et gratuit pour tous et l’organisation de différentes formes d’enseignement secondaire, ouvertes et accessibles à tout enfant ;
  • La loi du 29 mai 1959, dite « Pacte scolaire », qui prescrit que l’enseignement maternel, primaire et secondaire est gratuit dans les établissements de l’État et dans ceux qu’il subventionne (article 12, § 1 du Pacte scolaire). Il est précisé que dans l’enseignement maternel et primaire, les manuels et fournitures scolaires doivent être fournis gratuitement ;

L’enseignement néerlandophone se caractérise par des règles plus précises en matière de frais scolaires pour l’enseignement fondamental. Un décret interdit tout d’abord de demander des frais d’inscription. Le décret interdit aussi aux écoles de demander des frais encourus pour réaliser des objectifs finaux ou des objectifs de développement. Par exemple, il est interdit de demander des frais pour des cahiers, des manuels, du matériel d’écriture, car ces outils sont nécessaires pour les objectifs finaux de l’enseignement fondamental (apprendre à lire et écrire). Le décret prévoit en annexe une liste de ce qui est entendu par ces coûts. Les écoles fondamentales reçoivent pour ce matériel des subventions spécifiques.

420 000 enfants vivent sous le seuil de la pauvreté en Belgique. Pour les parents de ces enfants, ces frais constituent un obstacle que le législateur a voulu écarter en rendant l’accès à l’école gratuit, mais le service lui-même est payant. Cette tromperie fait que notre école est finalement gratuitement payante, et, parfois, très chère. De cette brèche découlent des pratiques qui permettent à certaines écoles d’écarter des enfants en situation de précarité. Les voyages scolaires à l’étranger et autres projets coûteux seront jugés indispensables par des écoles désireuses de s’aménager une clientèle nantie contribuant, par-là, à faire de notre école la championne des inégalités.

Les coûts dans l’enseignement technique ou professionnel sont bien trop élevés. Les frais de rentrée peuvent représenter l’équivalent un d’un mois de salaire d’ouvrier.

Dans les études réalisées, on voit que ce sont aussi les garderies (avant et après journée) et les repas pris à l’école qui alourdissent la facture.

Dans l’enseignement supérieur, le minerval devrait être plafonné aux montants actuellement réclamés et le système des bourses devrait être encore amélioré afin de mieux cibler les étudiants qui en ont réellement besoin.

La gratuité effective de l’enseignement n’est pas le remède miracle contre tous les maux dont souffre notre école elle constitue néanmoins une étape essentielle qui fait d’ailleurs partie de la feuille de route du Pacte pour un enseignement d’excellence.

Différentes mesures sont envisagées. Certaines sont non-coutantes (limitation des montants réclamés pour les voyages scolaires, pour la piscine, …) mais d’autres auront un coût. Ainsi, un premier pas est proposé par la Ministre Schyns dans l’enseignement maternel. Un avant-projet de décret octroie un montant par élève aux écoles afin de tendre vers une gratuité totale, ce montant visant prioritairement l’achat de fournitures scolaires.

Nous savons que la Communauté française travaille avec une enveloppe budgétaire fermée. Elle n’a pas de pouvoir fiscal. Le financement de la gratuité ne peut se faire au détriment d’autres postes budgétaires et nous pensons bien évidemment aux enseignants.

Une réelle gratuité obtenue sur le dos des enseignants raterait son objectif. Dégrader encore un peu plus les conditions de travail des personnels éducatifs ne ferait que renforcer la pénurie d’enseignant déjà très marquée aujourd’hui.

Il faut donc chercher d’autres pistes de financement pour la Fédération Wallonie-Bruxelles et pourquoi pas se tourner vers le Gouvernement fédéral ou même vers la Communauté européenne ?

 

 

Eugène ERNST, Secrétaire-général de la CSC-enseignement

Refinancer l’enseignement, cela ne doit pas être tabou !

L’année scolaire qui commence coïncide avec plusieurs échéances électorales. C’est l’occasion de poser des questions de fonds pour notre vie en société.

L’éducation est un bien public pour l’ensemble de la société: elle contribue au développement social, culturel, démocratique et économique. Elle permet aux individus de participer concrètement à la société.  L’éducation est un bien public et un droit fondamental et doit être financée par les pouvoirs publics.

En Fédération Wallonie-Bruxelles, le Gouvernement envisage légitimement le refinancement de l’enseignement maternel, fondamental et supérieur.  Vu les besoins de ces différents niveaux, celui-ci est indispensable et par rapport aux défis à relever, les investissements envisagés demeurent faibles.  Mais qui va payer la note ?

Dans le cadre du Pacte, « Les réformes impliquent des dépenses nouvelles de l’ordre de 300 millions d’euros, dont 230 à 250 millions seront financés en rythme de croisière par des réorientations au sein du budget actuel de l’enseignement.[i] ».

 D’après le rapport du collège d’experts extérieurs établi à la demande du Conseil d’Administration de l’ARES, « Le financement de l’enseignement supérieur doit être mis en perspective avec son évolution dans les autres niveaux d’enseignement. S’il convient de considérer l’éducation dans une perspective d’apprentissage tout au long de la vie et donc son financement dans un même continuum, il convient de souligner qu’en FWB, tous les niveaux d’enseignement, à l’exception de l’enseignement supérieur, ont vu les moyens annuels par élève augmenter au cours des 10 dernières années. Ainsi, les moyens alloués par étudiant dans l’enseignement supérieur hors université sont inférieurs à ceux alloués par élève dans l’enseignement secondaire, faisant de la Belgique francophone une exception en Europe et parmi les pays de l’OCDE, et ce malgré les défis majeurs persistants dans l’enseignement dit « obligatoire »[ii].

Ce qui est envisagé, c’est que le secondaire subisse la plupart des réorientations prévues via notamment la transformation de la 3e secondaire en dernière année du tronc commun, la baisse du taux de redoublement, la réorganisation de l’enseignement de qualification en une seule filière, …

Nous ne souhaitons pas remettre en cause les réformes envisagées, les investissements prévus dans l’enseignement maternel et fondamental, le refinancement de l’enseignement supérieur mais nous devons rester vigilants pour que d’autres objectifs disposent de moyens suffisants.

A titre d’exemples, citons :

  • la réduction du taux de redoublement exigera un encadrement complémentaire pour aider l’élève qui éprouve des difficultés dans ses apprentissages.
  • La réorganisation de l’enseignement de qualification en une seule filière devra veiller à ce que les élèves soient encadrés dans leurs différents apprentissages. Nous devons bien constater que la mise en place de la CPU génère de réelles difficultés, que seules les équipes qui travaillent en surrégime engendrent des résultats positifs. Par ailleurs, celles-ci nous signalent elles-mêmes que ce n’est pas soutenable sur les moyen et long termes, ..
  • Un enseignement plus inclusif nécessitera un accompagnement complémentaire et particulier pour les élèves à besoins spécifiques qui fréquenteront l’enseignement ordinaire.
  • La réduction du taux de décrochage génèrera aussi des investissements complémentaires.
  • La réforme de la formation initiale fait l’objet de réelles frilosités de la part de différents lobbys et associations inquiètes que la Fédération Wallonie Bruxelles n’ait pas les moyens de ses ambitions.
  • La lutte contre la pénurie croissante de personnels nécessitera aussi des actions sur l’attractivité des métiers de l’enseignement et la revalorisation salariale des personnels.

Est-ce envisageable à budgets constants dans l’enseignement ?  Les réformes prévues sont-elles possibles avec un enseignement secondaire, subissant des mesures d’économie drastiques ?

L’éducation ne représente pas une dépense mais bien un investissement car elle a des retombées positives sur l’emploi et les taux de croissance.  La demande de travailleurs/euses diplômé(e)s et hautement qualifié(e)s ne peut être satisfaite que par le biais d’un investissement durable dans l’éducation et les enseignant(e)s.

Dans ces conditions, un refinancement de l’enseignement ne s’impose-t-il pas ou est-ce un tabou au nom de notre surréalisme institutionnel ?

[i] Avis 3, mars 2017, page 2

[ii] L’enseignement supérieur de la Fédération Wallonie- Bruxelles à l’horizon 2030 – 18 mesures  pour faire face aux défis de demain  – rapport du Collège d’experts , 2017,  page 27 .

 

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