1. Il y a des solutions

Évidemment, les solutions existent et il ne faut pas les chercher bien loin.

La première solution – et la meilleure – n’est pas de faire comme les prétendument « bonnes » écoles[1], mais comme les écoles qui ont un véritable projet pédagogique. Donc, celles qui font de la pédagogie active.

Notre société est sans doute condamnée à devoir supporter ces « bonnes » écoles longtemps encore tant est forte la demande des « bonnes » familles (mais c’est aussi la demande des fédérations d’employeurs) de pratiquer une sélection afin de préserver leurs « bons » enfants et de diriger les enfants des autres (les « mauvais ») vers des formations qui en feront les ouvriers, les serviteurs et les petites mains de leur propre progéniture. « Si on envoie tout le monde à l’université, qui m’apportera mon courrier ou réparera mon gros S.U.V. polluant quand il est en panne ? »

Les devoirs participent à la sélection. Mais il y a des écoles qui refusent ce système et cherchent à retarder ce tri injuste le plus longtemps possible. Du moins, tant que les élèves sont en leur sein. Pour cela, et afin de diminuer les inégalités sociales et d’apprentissage, elles mettent en place de véritables projets pédagogiques. « Véritables », parce que basés sur une pédagogie validée par de nombreuses recherches en sciences de l’éducation. Citons pêle-mêle à commencer par les plus connues, dans le désordre et sans être exhaustifs, les pédagogies Freinet, Montessori, Freire, Decroly, Steiner-Waldorf, l’Ecole nouvelle et active de Ferrière, en passant par l’apprentissage coopératif, la pédagogie universelle, la pédagogie différenciée, la pédagogie explicite et, enfin, celle qui doit accompagner toutes les autres, la pédagogie institutionnelle de Fernand Oury.

Il y a choix en la matière. Il est donc étonnant que nombre de nos écoles fassent de l’A-pédagogie frontale (notez le « A » privatif). Autrement dit, elles n’enseignent pas. On y donne cours, les professeurs y donnent leçons… et devoirs. Pourtant, cela reste encore celles que les bourgeois et ceux qui ne connaissent rien à la Pédagogie encensent. Fort heureusement, de nouvelles familles (de la middle-class non snobinarde), ayant eu la chance d’aller longtemps à l’école recherchent précisément les écoles à pédagogies active[2]. Dès que l’une de celles-ci s’ouvre dans un quartier populaire qui était précédemment fui par les populations plus aisées, ces familles font la file pour y inscrire leurs enfants, alors que les familles populaires, plus réticentes par rapport à ce qu’elles ne connaissent pas, s’y retrouvent finalement en minorité.

L’école des « devoirs », celle de la compétition, de la sélection, de la maltraitance n’est décidemment pas une bonne école, même si elle s’en revendique. Pour changer, elle n’a qu’une alternative, devenir active et donc respectueuse des rythmes des élèves.

C’était la première solution, loin d’être la plus simple car elle nécessite un investissement important pendant les premières années, mais certainement la solution la plus citoyenne. 

Seconde solution, celle que nous recommandons aux croyants du Darwinisme social, c’est-à-dire, à celles et ceux qui sont convaincus de l’utilité de la sélection d’enfants innocents pour satisfaire les classes sociales les plus aisées. Cette sélection à laquelle eux-mêmes ont échappé car inscrits dans une école qui a d’abord sélectionné leurs petits camarades de classe pour la « casse ».

A ces experts du « On ne peut pas faire réussir tout le monde, ma bonne dame », nous disons : « Quitte à donner des devoirs, autant de rester dans la légalité. C’est non seulement une question étique, mais aussi de crédibilité. Comment un professeur qui serait hors-la-loi pourrait-il exiger de ses élèves qu’ils respectent les règles de « son » cours, celles qu’il a édictées en maître divin (ou en dieu vivant, c’est selon…) ? »

Un professeru se doit de donner l’exemple. Si une loi est édictée, chaque citoyenne, chaque citoyen se doit de la respecter. Surtout si elle a été votée par celles et ceux qui nous représentent politiquement. Cela s’appelle la Démocratie, contrairement à ce qui se passe dans nombre de « bonnes » écoles où cette Démocratie n’a plus (ou jamais eu) cours.

Dès lors, si vous enseignez en primaire, en Belgique francophone (pour les autres pays ceci est parfaitement adaptable, ne mange pas de pain et vous gardera l’estime de vos collègues élitistes et des familles BCBG qui sont les prétendues « élites » de votre population scolaire), il suffit de ne donner des « travaux à domicile » tels que décrits plus haut : 0 minutes avant 6 ans, 10 minutes de moyenne de 6 à 8 ans, 20 minutes de moyenne de 8 à 10 ans et enfin 30 minutes maximum de 10 à 12 ans.

Mais, vous êtes en secondaire ? Cela ne change rien, sinon que si vous voulez devenir progressivement un enseignant respectueux de TOUS vos élèves, vous allez devoir vous concerter avec vos collègues, afin de vous mettre d’accord pour ne pas dépasser les règles suivantes. Dans le cas d’espèce ou vous tenez aux devoirs, évidemment :

  • 30 à 35 minutes de travaux à domicile à faire seul, maximum 4 fois par semaine, entre 12 et 14 ans ;
  • 35 à 40 minutes de travaux à domicile à faire seul, maximum 4 fois par semaine, entre 14 et 16 ans ;
  • 40 à 45 minutes de travaux à domicile à faire seul, maximum 4 fois par semaine, entre 16 ans et la fin du secondaire.     

Pourquoi quatre fois maximum ? Simplement pour respecter les droits fondamentaux de vos élèves et l’article 31 de la Convention Internationale des Droits de vos élèves (ONU 1989). Cette moyenne doit être estimée sur base des élèves ayant les plus grandes difficultés.

Au-delà de ces deux propositions, vous serez dans l’illégalité (sauf en secondaire ou tous les coups bas[3] et toutes les discriminations sont permis).

On l’a dit, des solutions existent : des écoles qui ont un véritable projet pédagogique (donc une pédagogie active) ne donnent que peu de travaux à domicile à faire à la maison. Les enseignants-pédagogues savent que le seul lieu des apprentissages est la classe. Dès lors, le travail à faire à la maison est restreint, les élèves savent exactement ce que l’on attend d’eux et le travail se fait sans l’aide des parents. Les écoles Freinet, par exemple, font le pari que les parents ne demandent des devoirs que parce que c’est souvent le seul lien qu’on leur propose avec ce qui se passe en classe. Si on leur propose d’autres modalités de communication avec les enseignants, d’autres façons d’accompagner la scolarité de leurs enfants, ils les adopteront bien vite ! Il faut que les enfants montrent à la maison ce qu’ils ont fait en classe, pas qu’ils montrent en classe ce qu’ils ont fait à la maison.

Et le message de Christian, enseignant Freinet aux parents de sa classe :

Aux parents :

Notre objectif, Parents et Enseignants, est d’aider au mieux vos Enfants à cultiver le goût, l’envie d’aller à l’Ecole pour apprendre et surtout pour comprendre et construire en confiance leurs savoirs.

A la maison, après l’Ecole, on goûte, on parle, on raconte, on discute, on lit, on joue

Vous pouvez goûter, parler, raconter, discuter, lire et jouer avec votre Enfant.

Christian.

2. Rappelons-nous que l’échec scolaire tue !

Au-delà du problème des devoirs, c’est du bien-être de tous les élèves qu’il s’agit. Est-il un enseignant celui qui donne des devoirs pour ne pas être traité de laxiste par ses collègues ou par des parents ? A-t-elle de l’empathie pour ses élèves celle qui, pour être bien vue de sa directrice, force leçons et révisions à faire à la maison ? Peut-on se trouver devant des jeunes dans l’espoir de les former à un esprit critique quand on refuse, soi-même, d’analyser une situation aussi élémentaire que celle des devoirs à domicile, qui impacte la vie de millions de jeunes et de leurs familles, génère la discrimination, l’échec scolaire et la haine, parmi les plus fragiles de notre société ?  

Les devoirs sont interdits mais les journaux de classe pré-imprimés comprennent toujours les trois rubriques : devoirs – leçons – notes. Tant que le politique ne veillera pas à ce que les écoles qu’il subsidie – et par là-même les éditeurs et imprimeurs – respectent les lois, les élèves continueront à passer leurs après-journées à se fatiguer plus encore et à voir leurs droits au repos, aux loisirs, à la découverte de l’art et d’une autre culture que celle enseignée à l’école, non respectés.

Et s’il est bien un pilier qui doit tenir cette société debout, en formant des citoyennes et des citoyens à co-construire le droit – et donc la Justice – et à le respecter, c’est l’institution scolaire. Celle-ci n’a jamais rempli son rôle, étant elle-même un lieu de non-droits. « Faites ce que je dis et non ce que je fais » est sa devise cachée.

Les devoirs ne sont que la pointe de l’iceberg de l’échec scolaire. Ils y participent mais font partie d’un tout élaboré pour pratiquer la sélection des élites et la relégation des enfants de milieux moins favorisés. Et donner des devoirs participe à ce système discriminant tout en se donnant le beau rôle : « Si tu es en échec, c’est parce que tu n’as pas étudié », sans remettre en cause l’incohérence du système et ses propres pratiques.

Contrairement à ce que pensent certains chercheurs, nous ne partageons pas l’idée que les devoirs à domicile représenteraient un compromis social entre l’école et les familles le moins mauvais possible, malgré la demande des familles. L’enseignement a beaucoup changé depuis que les parents ou grands-parents sont passés par l’école. Apprendre une leçon signifiait souvent apprendre par cœur un contenu encyclopédique plutôt que des notions étudiées en classe. Aujourd’hui, pour bien faire, apprendre une leçon devrait prendre un tout autre sens et représenter un travail bien plus exigeant et complexe que les familles ne sont plus capables d’assumer, pour les raisons que nous avons évoquées plus haut.

Or, si pour 82 % des professeurs, une des raisons pour lesquelles ils donnent des devoirs est de favoriser le lien école-famille, seulement 35 % des parents partagent cette idée.

Oui, l’échec scolaire tue. Les suicides d’adolescents sont la deuxième cause de mortalité après les accidents de la route . Et les devoirs, comme tout le reste de l’iceberg, font partie de ce harcèlement psychologique mis en place par l’école pour culpabiliser les jeunes qui vivent l’échec au quotidien. L’école est un important lieu de risques psychosociaux pour les élèves. Les phobies scolaires touchent environ 5 % des élèves âgés de 12 à 19 ans (soit au moins un par classe). L’échec scolaire engendre le sentiment d’incompétence acquise qui fera boule de neige et mènera vers plus d’échecs encore. La compétition entre les élèves et la pression des professionnels de l’école et/ou des parents amène du stress et de la souffrance. Des élèves vivent mal leurs différences (handicap, difficultés d’apprentissage, préférences sexuelles, transsexualité, …) et leurs échecs.

Enfin, quelle est la part des problèmes vécus à l’école dans les tentatives (ou réussites) de suicides des adolescent·e·s ? Si, souvent il n’est pas le seul critère qui mène au désespoir et aux idées de suicide, il n’est pas innocent de penser que c’est la goutte de trop, celle qui mène au passage à l’acte. Dans toute tentative de suicide d’un enfant, l’échec scolaire doit être questionné. Les devoirs en font partie !



[1] Les prétendument « bonnes » écoles sont celles qui donnent devoirs et leçons, celles qui mettent les élèves en compétition en leur distribuant des notes au mérite, ce qui leur permet de pratiquer une sélection entre les soi-disant « bons élèves » et les prétendus « moyens » ou « mauvais » élèves. Ces derniers étant tous des Mozart qu’on assassine au nom de la méritocratie bourgeoise. En fait, les prétendument « bonnes » écoles, sont les plus mauvaises !

[2] Notez que le terme « pédagogie active » est un pléonasme. Par définition, une pédagogie est « active ». Ce sont les enseignements frontaux, ceux qui ne mettent pas les élèves en action qui ne sont pas des pédagogies actives. Ce ne sont, d’ailleurs, pas des pédagogies du tout !

[3] Synonyme : traîtrises

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